Interview réalisé en mars 2021 

Fort de 250 adhérents et membre du Comité d’Orientation de Revitalisation des Cœurs de Ville, le Club des Managers de Centre-Ville (CMCV) est le premier réseau de France. Il a pour vocation de promouvoir le métier de managers commerce, centre-ville et ville et territoire, mais aussi de partager des bonnes pratiques et des outils concrets pour développer un territoire de façon homogène et complémentaire, sans opposer le centre-ville à la périphérie. Outre une bibliothèque de contenus experts et l’animation de groupes de réflexion sur sa plateforme participative, le CMCV a notamment publié un livre vert en 2017 remis et consulté notamment par le Sénat. En partenariat avec le CNAM, le CMCV propose aujourd’hui une formation certifiée aux missions de Manager de Centre-Ville, et prochainement un cursus Retail & Digital pour former des Managers du Commerce Numérique pour les collectivités.
Son délégué général, Christophe Baraston, partage sa lecture de la crise actuelle du Commerce et les pistes de soutien possibles.

Economie du Commerce : Avec la crise de la Covid 19, le CMCV est au 1er rang. Concrètement, comment accompagnez-vous cette période ?
Christophe Baraston : Le CMCV partage et diffuse ses guides de bonnes pratiques à l’ensemble des managers qui travaillent sur les territoires, pour les soutenir dans leurs actions de soutien du commerce local. Nous relayons également les communications sur les dispositifs de soutien comme l’extension des terrasses quand cela était possible pour la restauration ou encore les systèmes de Click & Collect.
Enfin, les managers accompagnent les commerçants dans leurs démarches pour obtenir des aides financières d’organismes comme le BPI ou les instances gouvernementales. Une opération récemment réalisée par un des managers a consisté à relayer et aider la diffusion de la campagne d’affichage « C’est con, il était bien ce commerce ! » sur les vitrines des commerces locaux, à l’initiative de la Communauté de Communes de l’Est de la Somme.

Au moins
20% des commerces
pourraient ne pas rouvrir post-Covid

Economie du Commerce : Presque 1 an près le début de la crise de la Covid, quel est le fait qui vous a le plus marqué ?
Christophe Baraston : Outre l’opportunité mêlée d’obligation et d’urgence à transformer nos commerces, je dirais que c’est la très forte hausse du nombre de porteurs de projets dans les centres-villes qui a suivi le confinement. En effet, avec un confinement souvent vécu comme une période d’introspection professionnelle et personnelle, de nombreuses personnes ont décidé de changer de vie et de monter un projet de création ou de reprise de commerces. Cette tendance s’est cependant fortement ralentie après janvier de cette année : la crise se prolongeant et avec l’émergence de variants de la Covid, les derniers porteurs de projet ont senti que la reprise serait plus lointaine que prévu et que la période n’était donc finalement pas propice pour se lancer.

Economie du Commerce : Notre étude nationale sur la fragilité du Commerce (disponible ici) indique de 32% des commerces sont rentrés dans la crise de la Covid alors qu’ils présentaient déjà un risque fort de défaillance à court terme. Etonnant ?
Christophe Baraston : Pas du tout étonnant ! On parle des impacts de la Covid sur le Commerce mais il ne faut pas oublier qu’avant cette crise, les commerçants ont essuyé les manifestations liées Gilets Jaunes et aux projets de réforme des retraites. Donc oui, le Commerce des centres-villes avait déjà un genou à terre quand les mesures sanitaires ont été prises.

Economie du Commerce : Comment ces commerces vont-ils se comporter lorsque les aides vont s’arrêter ?
Christophe Baraston : Le soutien financier apporté aux commerçants, c’est un peu l’avion dont les moteurs sont tombés en panne mais qui plane encore : en un sens, il continue à voler mais la chute est inévitable.
Beaucoup de commerces, déjà fragiles avant la crise, sont aujourd’hui dans la même situation et certains ont déjà disparu (sélection naturelle) car n’étaient plus rentables avant la crise. Le CMCV redoute donc une explosion des défaillances des commerces de centre-ville lorsque les aides de l’Etat prendront fin. On estime au minimum à 20% la part des commerces qui ne rouvriront pas. La BPI a même avancé la prévision de 60 000 faillites en France.
Que la crise accélère la fermeture de commerces mal gérés ou pas assez pérennes constitue en quelques sorte une forme de régulation du marché, mais ce phénomène doit être encadré si on veut éviter des effets de bord beaucoup plus dommageables pour l’économie des centres-villes.

Ci-contre : statistiques de l’étude « Economie du Commerce » reprises par La Tribune fin 2020

Economie du Commerce : Le CMCV table donc sur une vacance commerciale importante. Quel impact pour la reprise économique des centres-villes ?
Christophe Baraston : L’impact sera significatif et durable si les collectivités ne préparent pas dès maintenant des plans d’accompagnement des commerçants pour recréer des parcours commerciaux complets, cohérents et attractifs.
Le problème est complexe car certains commerces – comme les restaurants – sont fermés depuis longtemps mais leurs vitrines, elles, restent intactes, ce qui rend l’effet de vacance commerciale de ces espaces encore peu visible. A cela s’ajoutent tous les récents porteurs de projet dont je parlais précédemment : ne trouvant pas de locaux commerciaux libres dans les rues commerçantes, ces derniers reportent leur choix sur des rues plus éloignées.
Donc à la reprise, on risque d’avoir un effet de double-peine : d’un côté de nouveaux commerces mais mal implantés, et de l’autre des rues commerçantes avec des locaux vides…

Avec un risque de dispersion des commerces,
la Covid risque de dégrader fortement
l’attractivité des centres-villes

Economie du Commerce : Comment se comportent les grandes enseignes, souvent considérées comme la colonne vertébrale des rues commerçantes de par leur attractivité ?
Christophe Baraston : Elles tirent les enseignements de la crise et beaucoup décident de réduire leur réseau de points de vente au profit du e-commerce. C’est notamment le cas dans le secteur de la restauration : les indépendants s’orientent vers un mix entre leur restaurant et la livraison / à emporter alors que les chaînes basculent leur modèle du réseau à la livraison à domicile. Dans plusieurs villes, des enseignes nationales ont déjà décidé de fermer, ce qui va dégrader l’attractivité de ce territoire et par effet domino, accentuer la vacance commerciale. On comptait entre 7 et 10% de vacance commerciale dans les centres-villes avant la Covid. Sans action de soutien, on s’oriente vers 15%.

Economie du Commerce : Quelles solutions pour enrayer ce phénomène et préserver l’économie des centres-villes ?
Christophe Baraston : Il faut être attentif à la vacance commerciale et notamment utiliser tous les moyens qui pourront éviter une trop grosse augmentation de celle-ci. Il faut permettre à l’outil commercial de nos centres-villes d’être plus résilient. C’est d’ailleurs pour cela qu’au CMCV, nous avons mis en place le projet FIID (Fonds d’Intervention, d’Initiative pour le Développement).
Les commerces doivent aussi se réinventer et faire preuve de résilience, à l’instar des libraires annoncés moribonds il y a quelques années et qui ont su s’adapter au digital avec de nouveaux services de proximité. D’ailleurs les chiffres de consommation l’été dernier et durant les fêtes de fin d’année montrent que les Français ont joué le jeu : ils ont consommé local. « Faire comme avant » ne suffira plus.

Sans action de soutien,
le taux de vacance commerciale dans les centres-villes
pourrait doubler
après la Covid

Enfin, il faut mobiliser les moyens des pouvoirs publics sur des opérations d’investissement et non plus sur des aides ou subventions, en définissant des parcours commerciaux pertinents, soutenir l’implantation de commerces avec l’appui de foncières et aider les commerçants à animer les centres-villes et à gérer efficacement leur activité, par exemple avec des formations ou encore une fiscalité spécifique (en mutualisant les charges entre commerces ou en indexant une partie du loyer sur le chiffre d’affaires réalisé). C’est ce que propose le FIID.

La crise Covid
est l’opportunité
de transformer
le Commerce
de nos territoires

Economie du Commerce : Le CMCV soutient les études ‘‘Economie du Commerce’’ proposées par Kompass et le cabinet Obsand. Comment ces études peuvent-elles aider les collectivités à soutenir leur centre-ville ?
Christophe Baraston : Elles contribuent directement à la bonne analyse de l’état du commerce dans un territoire et à la conception des plans pour accompagner la reprise, voire pour reconstruire les parcours commerciaux des centres-villes. Avec des chiffres précis sur le niveau de santé financière et sur le risque de défaillance des commerces d’une commune, ces études permettent de comprendre précisément la situation de son territoire : quels sont les secteurs les plus fragiles et les polarités commerciales à soutenir en priorité ? Comment orienter les projets d’aménagement pour une contribution optimale au dynamisme de zones fragiles ? Quelles précautions prendre lors des prochains projets d’urbanisme pour limiter l’impact sur les zones à soutenir ?
C’est aussi la possibilité de se comparer à d’autres territoires et donc de bénéficier d’un véritable observatoire économique de son bassin commercial.

En conclusion, ces études fournissent le baromètre pour témoigner et mesurer l’impact des actions menées par les collectivités sur leur commerce.